La nuit des rapaces

Merci à François Ruffin (http://www.fakirpresse.info/)

Plus de mille personnes rassemblées pour huer les parrains du capitalisme, on s'est dit : « Bon, les journaux vont en parler. »Mais non. Une semaine s'est écoulée, et rien. Pas un mini-papier. Pas une ligne nulle part. Donc, bon, il faut bien qu'on se charge de saluer notre propre triomphe…

« Ouh ! Ouh ! Ouh ! »

C'est bien difficile de les départager, nos douze Gens Pires, livrés à la vindicte populaire lors de notre Nuit des Rapaces. Plus de mille personnes (« 1 035 », très précisément, d'après le gardien, plus deux cents refoulés à l'entrée - de peur que la salle Olympe de Gouges ne devienne aussi célèbre que le stade du Heysel) huent tour à tour les Michel Pébereau, Mario Draghi, Bernard Arnault, Jeffrey Smith, Maurice Lévy, Michel Destot, Manuel Barroso, Maurice Lévy, Marc Ladreit de Lacharrière…

Jusqu'au verdict :

« Pour chacun de ces personnages, nous avons mesuré le taux de mécontentement en décibels, résume Antoine Chao - l'huissier en charge du ouhouhmètre. Rassurez-vous, tous dépassent le seuil de tolérance. Mais il y en a trois qui, d'après mes chiffres, sont dans un mouchoir de poche. Il s'agit de Carlos Ghosn, de Laurence Parisot, et d'Arnaud Lagardère. Comme avec la machine il y a une marge d'erreur, je vais vous demander de revoter… » Les rangs bondés ne demandent pas mieux : « Ouuuuuuuuuh ! » Manifestement, c'est Laurence Parisot qui est la plus haïe : pour une fois qu'une femme remporte une élection en France !

C'est Gérard Filoche qui a choisi la patronne des patrons. C'est donc lui qui monte sur le podium pour recevoir le trophée - un vautour à haut de forme et cigare dans le bec, cerné par des billets de Monopoly. L'inspecteur du travail la range dans sa valise à roulettes. « C'est de l'ironie, quand même, je lance au micro : on est poursuivis par Jean-Charles Naouri, un ancien directeur de cabinet PS, et voilà que c'est le représentant du PS, aujourd'hui, qui rafle le prix… » C'est un cadeau empoisonné, en même temps : le vainqueur vient de signer un engagement, il est condamné à aller remettre cette coupe, en mains propres, à sa rapace préférée…

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Ça me rappelle la première fois qu’on l’a rencontré, Gérard Filoche. Fakir était au creux de la vague, presque au fond du trou, à l’hiver 2008. Je me coltinais un procès, encore, à titre personnel - et moins marrant que contre le PDG de Casino. Les ventes du journal reculaient. Souchon était retourné dans son Ardèche, en Bretagne, à Paris, partout dans le monde sauf en Picardie. On faisait tourner la boutique à trois, Aline, Fabian et moi, contre vents et marées, lassés, épuisés : qu’est-ce qu’on fait ? On arrête ?

On danse toujours sur ce fil, incertain, l’abandon qui guette.

En face, les capitalistes et leurs larbins sont moins taraudés par le doute : le moindre effort, dans leur camp, est aussitôt récompensé par du pognon, par des honneurs, par des passages à la télévision, par des postes à pourvoir. De quoi atténuer, effacer, les inquiétudes existentielles…

Et de l’autre côté, néanmoins, le goût de la bagarre.

Ne pas leur laisser cette joie, en plus : notre abandon. La somme de nos abandons individuels, qui font leur victoire historique - et temporaire. Ces « ouh ouh ouh », c'est un début. Ça reste bon enfant. Bientôt, nous devrons cesser - par étapes, progressivement - d'être bon enfant. Qu'il ne s'agira plus de les conspuer de loin mais, bel et bien, de les effrayer de près. Que nous serons plus mille, mais cent mille. Un million. Et qu'ils trembleront.

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